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Publié : 31 mai 2015

Vipère au poing

Le célèbre roman d’Hervé Bazin a été adapté pour le cinéma et la télévision.

La première adaptation est un téléfilm réalisé par Pierre Cardinal et diffusé pour la première fois en 1971. Alice Sapritch y joue le rôle de « Folcoche », la mère de "Brasse-Bouillon", le narrateur du récit.

La deuxième adaptation a été réalisée par Philippe De Broca en 2004.
Le personnage de « Folcoche » est jouée par Catherine Frot ; Jacques Villeret joue le rôle du père et Jules Sitruk celui de « Brasse-Bouillon ».


Et la pistolétade ? Tu sais, Folcoche, la pistolétade !
« Moi, je l’ai pistolétée pendant quatre minutes ! » se vantait Frédie.
Pauvre Chiffe ! Petit prétentieux à paupières faibles ! Si quelqu’un t’a pistolétée, c’est bien moi, je m’en vante. Tu t’en rappelles ? Pardon ! Tu te le rappelles ?... Tu dis toujours : « Je n’aime pas les regards faux. Regardez-moi dans les yeux. Je saurai ce que vous pensez. »
Ainsi tu t’es toi-même prêtée à notre jeu. Tu ne pouvais pas ne plus t’y prêter. Et puis, ça ne te déplaît pas, ma tendre mère ! Au dîner, en silence, voilà le bon moment. Rien à dire. Tu ne me prendras pas en défaut. J’ai les mains sur la table. Mon dos n’offense pas la chaise. Je suis terriblement correct. Aucune faille légale dans mon attitude. Je peux te regarder fixement. Folcoche, c’est mon droit. Je te fixe donc, je te fixe éperdument. Je ne fais que cela de te fixer. Et je te parle en moi. Je te parle et tu ne m’entends pas. Je te dis : « Folcoche ! regarde-moi donc, Folcoche, je te cause ! » Alors ton regard se lève de dessus tes nouilles à l’eau, ton regard se lève comme une vipère et se balance, indécis, cherchant l’endroit faible qui n’existe pas. Non, tu ne mordras pas, Folcoche ! Les vipères, ça me connaît. Je m’en fous, des vipères. Tu as dit toi-même, un jour, devant moi, que, tout enfant, j’en avais étranglé une... « Une faute impardonnable de ma belle-mère, sifflais-tu, un manque inouï de surveillance ! Cet enfant a été l’objet d’une grande grâce ! » Et, ce disant, le ton de ta voix reprochait cette grâce au Ciel.
Mais ton regard est entré dans le mien et ton jeu est entré dans mon jeu. Toujours en silence, toujours infiniment correct comme il convient, je te provoque avec une grande satisfaction. Je te cause, Folcoche, m’entends-tu ? Oui, tu m’entends. Alors je vais te dire : « T’es moche ! Tu as les cheveux secs, le menton mal foutu, les oreilles trop grandes. T’es moche, ma mère. Et si tu savais comme je ne t’aime pas ! Je te le dis avec la même sincérité que le "va, je ne te hais point" de Chimène, dont nous étudions en ce moment le cornélien caractère. Moi, je ne t’aime pas. Je pourrais te dire que je te hais, mais ça serait moins fort. Oh ! tu peux durcir ton vert de prunelle, ton vert-de-gris de poison de regard. Moi, je ne baisserai pas les yeux. D’abord, parce que ça t’emmerde.
Ensuite, parce que Chiffe me regarde avec admiration, lui qui sait que je tente de battre le record des sept minutes vingt-trois secondes que j’ai établi l’autre jour et qu’il est en train de contrôler sans en avoir l’air sur la montre-bracelet de ton propre poignet.
Je te pistolète à mort, aujourd’hui. Ce faux jeton de Cropette me regarde aussi : il est bon qu’il sache que je ne le crains pas. Il est bon qu’il ait peur, lui, qu’il réfléchisse aux inconvénients auxquels il s’expose. Je commence à bien lui pincer les fesses quand c’est nécessaire et je serai bientôt assez fort pour lui casser sa sale petite gueule, comme dit Petit- Jean Barbelivien qui ne l’aime pas, car personne, pas même toi qui t’en sers, personne vraiment ne l’aime.
Tu vois, Folcoche, que j’ai mille raisons de tenir le coup, la paupière haute et ne daignant même pas ciller. Tu vois que je suis toujours en face de toi, mon regard tendu vers ta vipère de regard à toi, tendu comme une main et serrant, serrant tout doucement, serrant jusqu’à ce qu’elle en crève. Hélas ! pure illusion d’optique. Façon de parler. Tu ne crèveras pas. Tu siffleras encore. Mais ça ne fait rien. Frédie, par de minuscules coups d’ongle sur la table, vient de m’annoncer que j’ai battu le record, que j’ai tenu plus de huit minutes la pistolétade. Huit minutes, Folcoche ! et je continue... Ah ! Folcoche de mon coeur ! Par les yeux, je te crache au nez. Je te crache au front, je te crache... »
« Frédie ! Tu as fini de faire l’imbécile avec tes ongles. »
C’est fini ! Tu es vaincue. Tu as trouvé le prétexte pour te détourner. L’héritier présomptif, tu le gratifies d’un coup de fourchette, pointes en avant, et, moi-même, tu me gratifies d’un rapide battement de tes cils trop courts, ce qui signifie : « Petit crétin, je te rattraperai à la première occasion. » Et, comme je souris au millimètre, d’un sourire à peine perceptible pour tout autre que toi, tu te venges en réitérant le
coup de fourchette sur le dos de la main de Frédie, en choisissant l’endroit le plus sensible, à la jointure des doigts, là où l’on compte les mois de trente ou trente et un jours. Quatre petites perles de sang apparaissent, parce que tu as frappé un peu trop fort. Frédie me regarde de travers, maintenant. Papa proteste faiblement :
« Je t’ai déjà dit, Paule, de n’employer que le dos de la fourchette. »
Et l’abbé, outré, baisse de vertueuses paupières. Il ne s’y fera pas non plus, celui-là. Il s’en ira bientôt.
Hervé Bazin, Vipère au poing, 1948

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